L’affluence était au rendez-vous au salon, mais en coulisses, l’inquiétude plane. Pour les pensions de famille des îles éloignées, l’horizon s’arrête net au 30 juin. « On a eu deux réunions : une vendredi avec le président, puis une samedi avec Air Tahiti. Rien de bon n’en est sorti pour nous », confie une professionnelle du secteur.
Une échéance qui bloque toute visibilité
Après cinq ans d’application, la délégation de service public (DSP) du transport aérien domestique, confiée à Air Tahiti, arrive à expiration. Sans accord de prolongation, aucun vol ne peut être programmé au-delà du 30 juin sur les lignes concernées.
Or cette DSP constitue un pilier de la continuité territoriale. Elle permet d’assurer la desserte de 34 destinations structurellement déficitaires, sur les 48 aujourd’hui opérées par Air Tahiti. Des lignes essentielles pour la vie quotidienne des archipels, mais sur lesquelles aucune compagnie ne pourrait voler sans compensation publique. À l’inverse, Air Moana, avec sa flotte de trois appareils, ne peut intervenir que sur quelques lignes commerciales rentables.
Dans le cadre de la DSP, le Pays comble le déficit d’exploitation de ces lignes éloignées. Ce partenariat permet également à la compagnie de bénéficier de mécanismes comme la défiscalisation pour le renouvellement de sa flotte.
Le point de rupture : un ATR « all business »
Tout s’est cristallisé le mercredi 4 février. Une prolongation de la DSP devait être actée entre le Pays et Air Tahiti. Mais la réunion tourne court. Le président de la Polynésie française refuse de valider certains éléments du contrat, en particulier une demande de défiscalisation portant sur l’acquisition d’un appareil ATR aménagé en configuration « all business ».
Au micro de Tahiti Infos, Moetai Brotherson justifie son refus par une ligne rouge claire : « Une délégation de service public sur 34 îles ne peut pas inclure la défiscalisation d’un ATR all business. C’est comme si le délégataire du transport routier me demandait une Rolls Royce dans le cadre de sa DSP. Si tu veux financer des bus, oui. Une Rolls Royce, non. On était d’accord sur un ATR-42, pas sur un all-business. »
Air Tahiti plaide sa transformation
Le lendemain, samedi 7 février, le directeur général d’Air Tahiti, Edouard Wong Fat, se justifie à son tour devant les professionnels du tourisme, toujours au micro de nos confrères de Tahiti Infos. Concernant l’ATR « all business », le dirigeant défend une stratégie de diversification, en ciblant une clientèle internationale à fort pouvoir d’achat sur des destinations comme Bora Bora ou Raiatea. « C’est un test. Si cela ne fonctionne pas, l’avion sera reconfiguré pour le réseau DSP d’Air Tahiti. »
Un argument que le Pays ne juge pas compatible, à ce stade, avec une DSP financée par la collectivité.
Les acteurs du tourisme en première ligne
Pris en étau entre ces positions, les professionnels des archipels expriment leur colère. Le manque de visibilité sur les vols après le 30 juin a empêché de rentabiliser les frais engagés pour le Salon du tourisme. C’est le cas de Bianca Urarii, qui a fait le déplacement depuis Rikitea. Pour elle, qui est aussi vice-présidente de l’association Tourisme Authentique de Polynésie, la situation devient insoutenable :
« Ils auraient dû régler ce problème avant le salon. On ne peut pas rester dans le flou. Nous avons des réservations un an à l’avance. On risque de revenir vingt ans en arrière. »
Bianca Urarii, vice-présidente de l’association Tourisme Authentique
Bianca évoque la possibilité d’actions collectives si aucune décision rapide n’est prise. Elle était invitée dans notre journal ce dimanche soir :
Un climat déjà dégradé
Ce nouvel épisode s’inscrit dans un climat déjà tendu entre Air Tahiti et le Pays, depuis la décision gouvernementale de soutenir Air Moana. Une aide qui avait été contestée devant les tribunaux par la compagnie historique, la justice ayant finalement jugé illégales certaines subventions accordées à la nouvelle venue et à sa société d’exploitation Natireva – même si, il faut l’avouer, cette concurrence a entraîné une baisse significative des tarifs sur certaines lignes.
Pour beaucoup, la non-prolongation de la DSP apparaît comme un nouvel épisode de ce bras de fer – et la possibilité pour le Pays de léguer la DSP à Air Moana. En outre, une étude est déjà en cours pour élaborer une nouvelle DSP – le cadre de la DSP arrivant à expiration avait été posé pendant la crise covid par le gouvernement Fritch. Mais le président le sait : impossible pour la nouvelle compagnie d’assurer ces lignes avec ses trois avions.
Moetai Brotherson dit entendre le désarroi des prestataires touristiques. À défaut d’accord, une DSP « anticipée » sera lancée, reprenant les mêmes termes que l’actuelle, en attendant d’intégrer de nouveaux paramètres.
Une inquiétude sociale en toile de fond
Et derrière le débat technique et politique, une inquiétude monte : celle des salariés. Avec plus de 1 600 employés à Tahiti et dans les îles, Air Tahiti reste le premier employeur privé de Polynésie française. Sur les réseaux sociaux, nombre d’entre eux rappellent l’engagement de la compagnie depuis près de 65 ans pour assurer la desserte du territoire et leur attachement, aussi, à l’entreprise.
Sans DSP, la compagnie devra abandonner les destinations déficitaires (soit les 34 îles de la DSP), donc se séparer d’une partie de ses salariés.